À la rencontre des traceurs de Cherbourg

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Nous sommes à Cherbourg, au premier étage du bâtiment Legris. Ici, l’équipe des traceurs perpétue un savoir-faire traditionnel, qui reste étrangement méconnu. La salle à tracer existe pourtant depuis de très longues années… reportage.

Travail manuel, mathématiques et logiciels de pointe

Très vite, lorsqu'on entre dans la salle de traçage, la présence du bois exhale ses notes apaisantes. À droite, une première maquette d’une structure aux formes massives et arrondies, découpées en petites alvéoles, a des airs de bibliothèque ultra-design. Plus loin, gabarits, compas (pinnules), règles et trusquins patientent, posés au sol. C’est ici, avant l’ère du numérique, que les sous-marins prenaient vie une première fois, entièrement ébauchés en bois. Pas moins d’une quarantaine de traceurs s’y affairaient à l’époque. Ils sont aujourd’hui dix-sept auxquels s’ajoutent deux menuisiers. La conception assistée par ordinateur (CAO) a supplanté les plans tracés à la main, mais la fabrication manuelle demeure. 

« Nous avons gardé les deux facettes du métier, souligne Maximilien Thomas, responsable du service Méthode et Industrialisation coque et structures. Nous concevons et fabriquons des gabarits volumiques (jusqu’à une tonne) et des blasons (plus légers à manipuler) afin d’aider la production aux opérations de formage de tôles et de leur contrôle qualité. De plus, la fabrication de maquettes à l’échelle 1 constitue une aide précieuse pour la validation de certains choix de conception. Nous venons d’en terminer une qui sera aussi utilisée par notre client, la Direction générale de l’armement (DGA), pour faire des formations et des exercices d’évacuation. Qu’elle soit petite ou grande, nous sommes garants de l’ensemble du processus de conception et de fabrication de chaque pièce que nous fournissons ; une spécificité assez unique de notre travail que je trouve passionnante. » 

Aucune formation spécifique ne conduit au métier de traceur. Celles et ceux qui y viennent sont souvent issus de filières chaudronnerie. Ils ne sont pas familiers du bois, des machines à débiter ou à chanfreiner ni des outils du menuisier. Ils vont devoir développer au fil du temps leurs compétences manuelles et acquérir la maîtrise du logiciel de CAO. L’autonomie chez le traceur demande cinq ans d’un constant et patient matelotage assuré par les plus aguerris de l’équipe, dont l’expertise dépasse les dix ans. Des recrutements sont en cours pour étoffer l’effectif, sous l’impulsion des nouveaux programmes pour la France et l’international. Entre deux, il faut aussi pouvoir gérer l’imprévu. 

« Nous avons été sollicités après l’incendie à bord du sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Perle pour réaliser une maquette d’un tronçon intermédiaire, dans la perspective du raboutage de câbles lors de la jonction de l’avant et de l’arrière de deux SNA », explique Maximilien Thomas. De quelques heures à plusieurs mois de travail, les missions sont toutes variées. Raison pour laquelle on ne s’ennuie jamais chez les traceurs, tous liés par un formidable esprit d’équipe, génération après génération.

Comment une maquette en bois optimise la chaufferie du futur SNLE 3G ?

En octobre dernier, Naval Group et TechnicAtome, responsables de la conception, la réalisation, la mise en service et le maintien en condition opérationnelle (MCO) des chaufferies nucléaires embarquées, ont réalisé des essais avec les représentants de la Direction générale de l’armement (DGA) et de la Marine nationale, dans une maquette en bois à l’échelle 1 d’un local du futur sous-marin nucléaire lanceur d’engins de troisième génération (SNLE 3G) aménagé par TechnicAtome.

Pour Margaux Baechel, responsable technique facteurs humains sur ce même programme pour TechnicAtome, « la mise en situation des futurs utilisateurs dans une maquette à l’échelle 1 s’inscrit dans une démarche de conception centrée utilisateurs, ce qui permet d’anticiper leur activité future de travail et d’analyser les gestes et postures qu’ils vont adopter. Si un accès est difficile, on peut rapidement tester des pistes d’optimisation avec l’ensemble des participants ».

Jean-Loup Noël, pilote des activités d’emménagement des locaux chaufferie pour TechnicAtome, souligne la complémentarité avec la maquette numérique : « La plupart des options étaient déjà validées en conception assistée par ordinateur (CAO). La maquette bois confirme nos choix et valide les interventions et opérations prévues au neuvage et en exploitation. » La maquette rétablit aussi la perception des volumes, parfois perdue en simulation. Pour les marins, la surprise a été grande de constater au travers de cette maquette la maturité des études plus de dix ans avant l’admission au service actif du premier SNLE 3G.

« Notre particularité et notre plus-value, c’est d’avoir la maîtrise de nos gabarits de a à z »

Caroussel

Depuis 2006, date de mon entrée chez Naval Group à Cherbourg en qualité de formeur de tôles, je me rendais souvent à la salle à tracer pour chercher des gabarits. Quand je leur ai exprimé mon désir de la rejoindre, tous m’ont dit que ce serait dur. Selon eux, les qualités nécessaires étaient la rigueur et la minutie.

Cela s’est confirmé. Depuis deux ans que je suis ici, j’ai vécu de vraies remises en question. Mais j’ai un bon matelot qui me forme à la conception informatique, à la production et au contrôle des gabarits en bois. Le plus important, c’est d’avoir la vision dans l’espace, se représenter la pièce finie. Si le gabarit est non conforme, la pièce sera à rebuter. Être capable de lire les plans en 2D et 3D, être patient, minutieux, rigoureux compte aussi beaucoup. À Cherbourg, notre particularité – qui est aussi notre plus-value –, c’est d’avoir la maîtrise de nos gabarits de A jusqu’à Z et d’être sur place. Nous réalisons la conception et la fabrication de ceux-ci.

Nicolas Ridel Traceur de coque sur le site Naval Group de Cherbourg